Paysage

J'ai perdu ma mère l'an dernier.

Au départ, elle devait subir une opération cardiaque de routine, qui s'est d'ailleurs très bien déroulée. Je l'avais vu une semaine après, dans sa chambre. Mais il m'était pénible de la regarder, ou de lui parler. Elle était très fatiguée et diminuée par l'opération. Ses paroles et ses gestes étaient laborieux. Je lui dissimulais ma peur et ma tristesse de la voir ainsi, et je m'efforçais tant bien que mal d'éviter de pleurer. En partant, je lui serrais la main, et elle me la serrait encore plus fort. Je lui disais "A demain", car je comptais la revoir le jour suivant. En sortant de la chambre, je n'ai pu faire que quelques pas avant d'éclater en sanglots. Je n'avais pas reconnu ma mère, elle qui était en permanence souriante et pleine de vie. On me rassurait en me certifiant que son état était temporaire et normal, et qu'elle allait doucement se remettre de cette opération.

Le lendemain matin, l'hôpital nous appelait pour nous signaler que ma mère avait fait un malaise pendant la nuit et qu'elle avait dû être rééopérée d'urgence. Les visites n'étaient alors plus permises. J'avais un déménagement à effectuer et j'ai dû remonter à Paris sans la revoir. J'aurais évidemment voulu rester auprès d'elle tout ce temps mais on me disait qu'il était préférable de ne pas rester en permanence à son chevet, et qu'il valait mieux attendre que son état s'améliore. Les médecins voyaient une évolution positive.

Le weekend suivant, je redescendais voir ma mère. Elle était restée inconsciente tout ce temps. Il était prévu que nous allions la voir vers 18h, mais vers 17h environ, le médecin nous appelait pour nous alerter d'une complication. Arrivé à l'hôpital, ce n'est plus dans sa chambre que j'allais voir ma mère mais dans une salle de soins intensifs. La vision d'horreur. Ma mère était maintenue en vie artificiellement par un grand nombre d'appareils. Il n'y avait plus grand espoir quant à son rétablissement. J'essayais de lui parler, de lui dire à quel point je l'aimais. Je voulais qu'elle vienne me voir à Paris, qu'on aille au concert de Roger Hodgson parce qu'elle adorait Supertramp, qu'il fallait qu'elle voit mon nouvel appartemment, que je n'étais pas prêt pour ça, vraiment pas prêt pour ça.

Elle nous quittait le lendemain.

Je n'ai jamais réussi à en parler. J'en suis incapable. J'ai tout raté. J'ai été ignoble parce que je l'ai ignorée. En montant à Paris, j'ai voulu à contre-coeur prendre mes distances progressivement, pour me détacher du besoin incessant d'être lié à mes parents. Je cherchais mon indépendance à travers la distance, l'autonomie et le silence. Mais j'ai été un véritable con d'avoir opté pour cette démarche. C'était passif et douloureux, pour tout le monde. Je ne peux que m'en prendre à moi-même, et je subis quotidiennement le poids des remords, des occasions manquées.

Et non, je ne peux en parler à personne. J'éclate en sanglots dès que j'essaye d'en discuter. Et personne ne peut comprendre la douleur qui m'envahit en permanence, la culpabilité. Ma mère me manque, elle me manque terriblement. Et c'est non seulement ce manque qui me hante, mais c'est le fait de l'avoir quittée sur cette phrase : "A demain". Je ne pouvais pas savoir que c'était la dernière fois que je lui parlais mais j'aurais pu lui dire avant tout ce que j'avais sur le coeur.

Par pudeur, je cache mes sentiments à tous mes proches. Je ne dis rien à mon père ou à mon frère parce qu'ils habitent loin et qu'ils doivent surement avoir des périodes difficiles à gérer eux aussi. Du côté de mes amis, je ne dis rien non plus. C'est ce que j'ai toujours fait. Je m'affiche comme si tout allait bien, parce que je ne peux pas me permettre d'être d'une humeur triste à longueur de journée. Si je commence à le faire, je n'arrêterai pas. Il faut que je me force à garder le moral en l'affichant comme tel. Je fais en sorte de rester actif à longueur de journée, que ce soit au travail ou à la maison, pour avoir l'esprit concentré sur autre chose.

Et de toute façon, personne ne peut m'enlever ce poids. Je suis obligé de vivre avec l'idée d'avoir perdu ma mère en l'espace d'un instant. Je suis dévasté. Je n'en peux plus.